Contexte et hypothèse du secteur relationnel
L’essai d’Alex Imas, intitulé What Will Become Scarce, introduit le concept de secteur relationnel comme la partie de l’économie qui resterait indispensable lorsque les intelligences artificielles accompliront la quasi‑totalité des tâches productives. Imas soutient que les interactions humaines, la confiance et le capital social deviendront les ressources limitées, au même titre que les matières premières l’étaient avant l’automatisation massive. Cette hypothèse repose sur deux observations factuelles : d’une part, la capacité actuelle des modèles d’IA à remplacer les fonctions cognitives et physiques dans les secteurs manufacturier et de services ; d’autre, l’absence de mécanismes automatisés capables de reproduire la nuance des relations interpersonnelles, comme le souligne l’auteur.
Analyse historique du travail relationnel
Pour illustrer son propos, Imas cite le « monde pré‑industriel », où la production était intimement liée à la personne qui la réalisait. Les mémoires de Louis de Rouvroy, duc de Saint‑Simon (1675‑1755) offrent un témoignage détaillé d’une cour où les échanges politiques, les alliances matrimoniales et les intrigues constituaient le principal moteur économique. De même, les archives de Catherine la Grande (1729‑1796) montrent que le pouvoir s’exerçait à travers des réseaux de patronage plutôt que par la gestion d’ateliers ou de manufactures. Ces deux cas historiques confirment que, en l’absence de production mécanisée, la valeur sociale était mesurée par la capacité à mobiliser des contacts et à influencer des décisions.
Mécanismes potentiels du secteur relationnel automatisé
Si les IA prennent en charge les tâches techniques, les plateformes numériques devront intégrer des algorithmes de mise en relation capables de quantifier la « qualité » d’un lien humain. Cela implique le développement de métriques d’engagement, de réputation et de confiance, similaires aux scores de crédit mais appliqués aux interactions sociales. Toutefois, la mesure de la confiance repose sur des variables subjectives (intention, authenticité) qui résistent à la standardisation algorithmique. Le risque de biais algorithmique, déjà observé dans les systèmes de recommandation, pourrait donc se transposer à la sélection des partenaires relationnels, créant des effets de verrouillage et d’exclusion.
Limites et perspectives
Le texte d’Imas ne fournit pas de données quantitatives sur la taille future du secteur relationnel, ce qui limite la précision des prévisions économiques. De plus, l’hypothèse d’une société où « tout le reste est automatisé » suppose une transition technologique sans friction, alors que les études récentes sur l’adoption de l’IA soulignent des résistances institutionnelles et des coûts de mise à niveau infrastructurelle. En l’absence de modèles chiffrés, il reste difficile d’évaluer le seuil de rentabilité d’une économie dominée par les interactions humaines. Néanmoins, l’analyse historique montre que les structures de pouvoir basées sur le réseau social sont robustes et réapparaissent lorsque la production matérielle devient secondaire. Ainsi, le secteur relationnel pourrait constituer un nouveau pilier économique, mais son évolution dépendra de la capacité des systèmes d’IA à intégrer des critères qualitatifs sans reproduire les biais humains déjà identifiés.