Contexte juridique et historique
En 2014, l’auteur de l’article qualifiait Android de « toxic hellstew », phrase reprise par Tim Cook lors du WWDC de la même année. Cette comparaison a servi à justifier la construction d’un écosystème fermé, ou « forteresse », autour de l’iPhone. Depuis, plusieurs décisions judiciaires – notamment l’affaire Epic Games v. Apple, le Digital Markets Act (DMA) de l’UE et l’enquête antitrust du DOJ en 2024 – ont contraint Apple à modifier certains de ses contrôles, sans toutefois abandonner le principe de la walled garden.
Le DMA, entré en vigueur en 2024, impose aux plateformes désignées comme « gatekeepers » la possibilité de proposer le sideloading, des navigateurs alternatifs et des modèles de paiement hors App Store. En réponse, Apple a introduit le Core Technology Fee (CTF), une redevance supplémentaire qui a fait l’objet d’une première constatation de non‑conformité de la Commission européenne.
Mécanismes de contrôle d’Apple sur l’IA
En juin 2024, Apple a reporté le lancement de Siri AI, d’Apple Intelligence, du mirroring iPhone et du partage d’écran SharePlay dans l’UE, invoquant la conformité au DMA. Le même argument a été utilisé par le vice‑président senior Craig Federighi pour justifier l’absence de Siri AI sur le territoire européen, le ministère de la Justice européen rétorquant que la décision était « exclusivement d’Apple » et que l’entreprise ne pouvait pas fournir d’interopérabilité conforme aux exigences de confidentialité et de sécurité du DMA.
Apple ne développe pas de modèle de langage propriétaire comparable à ChatGPT, Claude ou Gemini. Au lieu de cela, il paie Google environ 1 milliard de dollars par an pour alimenter Siri avec les modèles de Google, exécutés sur les serveurs Private Cloud Compute d’Apple. Par ailleurs, les accords de recherche de moteur de recherche font payer Google 20 milliards de dollars par an pour rester le moteur par défaut dans Safari. Ces flux financiers illustrent la stratégie d’Apple : externaliser la puissance de calcul tout en conservant le contrôle de la couche d’interaction utilisateur.
Apple impose également aux développeurs d’obtenir un consentement explicite avant de transmettre des données personnelles à des modèles d’IA tiers, une exigence qui s’inscrit dans le cadre de l’App Tracking Transparency (ATT). Cette mesure a conduit à une amende de 162 millions de dollars en 2025 infligée par les autorités françaises.
Impacts techniques et limites
Le report de Siri AI empêche les utilisateurs européens d’accéder à des fonctionnalités d’assistance vocale basées sur l’IA, tout en maintenant la barrière d’accès aux modèles de fond. Cette restriction limite la collecte de données par des acteurs externes, mais elle ne supprime pas la collecte interne d’Apple, qui conserve les interactions sur ses serveurs privés. Le modèle hybride – paiement à Google pour le traitement, mais aucune exposition du modèle – crée une dépendance technologique qui pourrait devenir un point de friction si le DMA exige davantage de transparence sur les algorithmes sous‑jacents.
Enfin, le CTF ajouté à la structure tarifaire de l’App Store représente un coût supplémentaire pour les développeurs, ce qui pourrait réduire l’incitation à publier des applications IA tierces. Si le DMA impose la mise à disposition d’API ouvertes, Apple devra concilier ces exigences avec son modèle économique basé sur les commissions de 15 % à 30 % et les frais de technologie.