Contexte de la résolution
Le 23 mars 2024, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution soutenue par l’Union africaine. Sur 165 États membres, 164 ont voté en faveur d’une cartographie qui reflète la taille réelle des continents, un seul s’étant opposé (les États‑Unis). Le texte invoque la « justice cognitive » et la « réparation mémorielle » comme motifs politiques, mais la décision repose sur des constats géométriques précis : la projection de Mercator, dominante depuis 1569, gonfle systématiquement les zones situées loin de l’équateur.
Analyse technique des projections
La projection de Mercator est conforme : chaque ligne droite représente un cap constant, ce qui la rend idéale pour la navigation maritime. Cependant, la formule de transformation (x = R·λ, y = R·ln[tan(π/4+φ/2)]) entraîne une amplification exponentielle de la distance y avec la latitude φ. Ainsi, le Groenland apparaît à peu près de la taille de l’Afrique, alors que son aire réelle est 14 fois inférieure. Cette distorsion area‑inflation favorise les continents du Nord‑global.
En réponse, la projection Gall‑Peters, adoptée par les écoles publiques de Boston en 2017, impose l’égalité des aires (A_map = A_earth). Le compromis consiste à comprimer verticalement les régions polaires et à étirer celles proches de l’équateur, ce qui rend les formes continentales très allongées. Les cartographes ont critiqué cette « déformation extrême », soulignant que la lisibilité des frontières nationales en haut du globe en pâtit.
La projection Equal Earth, conçue en 2018, conserve l’égalité des aires tout en introduisant des courbes qui reproduisent plus fidèlement la forme sphérique. La fonction de transformation utilise un polynôme de degré quatre pour répartir la distorsion de manière plus homogène, limitant la compression polaire à moins de 5 % de l’échelle linéaire, contre plus de 30 % pour Gall‑Peters. Le résultat est une carte où l’Afrique et l’Amérique du Sud conservent leurs proportions réelles sans les déformations verticales excessives.
Deux autres projections sont mentionnées pour illustrer la variété des compromis. La Winkel‑Tripel (1921), adoptée par National Geographic en 1998, minimise simultanément trois types de distorsion (aire, direction, distance) grâce à une moyenne pondérée entre la projection de Aitoff et la projection de Mollweide. Sa complexité algorithmique est supérieure à celle de Mercator, ce qui explique son usage limité aux cartes imprimées. La Dymaxion (1943) de Buckminster Fuller projette la Terre sur un icosaèdre, puis le déplie en un plan continu. Bien que visuellement frappante, elle reste impraticable pour la navigation ou les systèmes d’information géographique classiques.
Implications et limites
En adoptant Equal Earth, l’ONU privilégie une représentation qui corrige l’injustice géographique sans sacrifier totalement la lisibilité. Cette décision influence les fournisseurs de services cartographiques (Google Maps, OpenStreetMap) qui devront proposer une option native d’Equal Earth pour les visualisations éducatives et diplomatiques. Toutefois, la projection reste une approximation : les zones polaires conservent une légère compression, et les calculs de distance directe (great‑circle) ne sont plus exacts, ce qui impose des ajustements logiciels pour les applications de navigation.
Enfin, le vote quasi‑unanimité montre que la communauté internationale reconnaît l’impact des choix cartographiques sur la perception du pouvoir géopolitique. La transition vers Equal Earth représente donc un pas mesurable vers une cartographie plus équitable, tout en rappelant que toute projection plane implique inévitablement des compromis entre précision métrique, forme et complexité computationnelle.