Contexte historique
Le 10 février 1996, le super‑ordinateur IBM Deep Blue, équipé de trente processeurs P2SC à 120 MHz et de 480 co‑processeurs VLSI dédiés, a battu Garry Kasparov lors d’une partie, avant de perdre le match complet. Deep Blue, classé 259ᵉ super‑ordinateur mondial, analysait plus de 200 millions de positions par seconde. L’auteur de l’article se demande si une machine de bureau de 1996 aurait pu obtenir le même résultat.
Architecture matérielle et performances
Le test repose sur un Intel Pentium Pro 200 MHz, lancé en novembre 1995, doté de 64 Mo de RAM SIMM à 66 MHz, d’une carte réseau Realtek RTL8139C et d’un disque 1,44 Mo. Malgré un coût d’achat d’environ 4 000 $, la machine n’est pas un super‑ordinateur ; elle représente la puissance « commodity » de l’époque. Sur ce matériel, un portage de Stockfish atteint un Elo estimé à 3300 ± 87 en contrôle classique, largement supérieur au Elo de Kasparov (≈ 2800).
Évolution logicielle et gains d’Elo
Deux expériences illustrent la contribution du logiciel. Premièrement, le moteur Crafty (version 11.13, 1996) affiche 1999 ± 90 d’Elo à 1 s/move et 2383 ± 77 à 10 s/move sur le Pentium Pro. Sur un Ryzen 7 moderne, son Elo grimpe à 2614 ± 97 à 1 s/move. En intégrant des techniques modernes – fail‑soft, LMR, correction history, quiescence améliorée et évaluations NNUE – Crafty atteint 2718 ± 34 (1 s) et 2974 ± 74 (10 s) sur le même Pentium, soit +720 points sur les +1335 gagnés depuis 1996, ce qui montre que la majorité des progrès provient du code.
Deuxièmement, un portage naïf de Stockfish sur le Pentium Pro donne 2496 ± 64 (1 s) et 2940 ± 76 (10 s). Après adaptation de l’algorithme et réglage pour le processeur 32‑bits, le même moteur atteint 2846 ± 35 (1 s), 3109 ± 79 (10 s) et 3180 ± 80 (30 s). Ainsi, même sans l’infrastructure de Deep Blue, un moteur moderne dépasse largement les performances des solutions de l’époque.
Analyse comparative et implications
Un match de 100 parties entre Stockfish optimisé sur le Pentium Pro et Crafty exécuté sur du matériel moderne montre 78 victoires, 17 nuls et 5 défaites pour le moteur moderne. Ce résultat confirme que la puissance de calcul brute n’est pas le facteur décisif ; les avancées algorithmiques et les évaluations neuronales apportent la majeure partie du gain d’Elo. En pratique, un ordinateur de bureau de 1996 aurait pu battre Kasparov, non pas grâce à une architecture spécialisée comme Deep Blue, mais grâce à l’évolution du logiciel d’échecs.