Contexte historique

À la fin des années 1980, Autodesk lance un laboratoire de recherche dédié à la réalité virtuelle, suite à une visite chez Scott Fisher du NASA Ames. Le projet, nommé Cyberspace, s’inscrit dans la première vague d’expérimentations VR avant l’avènement du Web grand public. En 1989, alors que le terme cyberspace commence à circuler dans la littérature de science-fiction grâce à William Gibson, Autodesk décide de déposer une demande de marque pour ce mot afin de protéger son usage commercial.

Architecture du prototype VR Autodesk

Le système repose sur un processeur Intel 386, deux cartes graphiques Matrox installées sur le bus ISA, un casque VPL EyePhone, un traceur Polhemus et un gant de données. La bande passante du bus ISA (≈8 MiB/s) limite fortement le débit vidéo, ce qui contraint le rendu à six à dix images par seconde pour des modèles composés de quelques centaines de polygones. Cette cadence, bien en dessous du seuil de fluidité perçue (≈30 fps), engendre une latence notable entre le mouvement de l’utilisateur et la mise à jour visuelle, réduisant l’immersion et augmentant le risque de nausée.

Les cartes Matrox, conçues pour l’accélération 2D, offrent peu de support 3D natif, obligeant le logiciel à effectuer le rasterisation en logiciel. Le VPL EyePhone, prototype de casque stéréoscopique, fournit une résolution très basse (≈256×256 px par œil) et un champ de vision limité, tandis que le traceur Polhemus, basé sur la technologie de champ magnétique, délivre une précision de l’ordre du millimètre mais souffre d’interférences électromagnétiques dans un environnement non contrôlé. Le gant de données capture les mouvements des doigts via des capteurs de flexion, mais la bande passante du bus ISA empêche la transmission en temps réel de tous les degrés de liberté.

Enjeux de la marque cyberspace

Le dépôt de la marque cyberspace par Autodesk soulève deux questions majeures. D’une part, la viabilité juridique d’enregistrer un terme déjà largement utilisé dans la culture populaire et la littérature de Gibson. D’autre part, la réaction du romancier, qui considère le mot comme un concept du « street », conduit à une correspondance juridique où Gibson, par l’intermédiaire de ses avocats, conteste la demande. Le conflit reste limité à des lettres d’avocats ; aucune procédure judiciaire n’est engagée.

Une rumeur persistante, amplifiée par Timothy Leary et d’autres, prétend que Gibson aurait tenté de breveter le nom Eric Gullichsen en représailles. L’auteur du texte confirme qu’il s’agit d’une plaisanterie, jamais formalisée, et que la légende s’est répandue sans fondement juridique.

Réception et légende

Lors de l’Art Futura 1990 à Barcelone, Gibson rencontre les chercheurs Autodesk et résume la dispute en déclarant que « Autodesk n’est pas la rue ». L’anecdote illustre la tension entre les acteurs industriels cherchant à monétiser un vocabulaire émergent et les créateurs culturels qui voient ces termes comme appartenant à l’usage collectif. Le cas montre également les limites du droit des marques lorsqu’il s’agit de concepts déjà ancrés dans le discours public.